Muhammad Yunus est un économiste et entrepreneur bangladais qui a fondé en 1977 la première institution de microcrédit, la Banque Grameen. En pleine crise du capitalisme mondial, il est intéressant de se plonger dans sa biographie et de s'interroger sur le mode de fonctionnement de nos institutions bancaires. Celui qu'on surnomme désormais le « banquier des pauvres » a reçu le Prix Nobel de la paix en 2006. Quand on lui demande comment lui sont venues ses idées novatrices, il répond : « Nous avons regardé comment fonctionnaient les autres banques, et nous avons fait le contraire ».
C'est la crise...
Je terminais de lire il y a quelques jours la biographie de Muhammad Yunus intitulée « Vers un Monde sans pauvreté » quand je suis tombé sur une série d'articles surprenants. Tout d'abord, Le Monde révélait dans son édition du 30 Janvier 2009 que les traders étaient sur le point de toucher en pleine crise 376 500 euros de prime annuelle en moyenne. Puis, j'appris qu'un Madoff japonais nommé Kazutsugi Nami venait d'être arrêté en clamant son innocence. Puis, je lus les mémorables déclarations de l'enfant de coeur Jean-Marie Messier fustigeant le comportement arrogant des traders. Le décalage était si grand entre ce que je découvrais dans ces quelques articles et ce que je venais de lire dans le livre du prix Nobel de la paix 2006 : je pris la décision de vous faire partager les découvertes de ce livre étonnant.
Mon but ici n'est pas seulement de provoquer chez vous le désir de lire ce livre mais aussi de vous montrer à quel point l'action de chacun peut peser dans la balance. Yunus est un homme comme vous et moi, qui aurait pu se contenter de vivre une belle carrière de professeur d'économie dans une faculté du Tennessee au USA, en lisant les journaux apportant leur lot de tristes nouvelles. Mais il en a décidé autrement et a finalement quitté son confort américain pour revenir s'installer dans son pays d'origine au Bangladesh afin de changer le court de la vie de milliers de personnes. Et c'est la raison pour laquelle j'ai la plus grande admiration pour cet homme : Il a mis de côté son égocentrisme si cher aux occidentaux pour s'occuper des autres et réaliser des actions concrètes avec comme unique quête : l'amélioration du quotidien de ceux qu'on appelle couramment chez nous, les pauvres.
« Je suis convaincu que nous pouvons nous débarrasser le monde de la pauvreté si nous en avons la volonté ». M.Y.
Travail plus, pour aider plus...
Yunus ne cesse de répéter que le leitmotiv actuel entretenu par l'homme moderne peut être révisé. Aujourd'hui, l'Homme travaille pour gagner de l'argent afin de s'acheter des biens et des services susceptibles de le rendre heureux. Ce but, finalement un peu primaire, peut évoluer si on lui offre des alternatives. En effet, l'Homme peut envisager l'intégration d'une dimension sociale, écologique voir humaniste à son travail quotidien. Pour trop de monde hélas, l'aspect financier est un facteur clé et la réussite professionnelle ne passe que par l'obtention d'une meilleure rémunération ou une plus grande responsabilité susceptible de générer plus de profits pour l'entreprise.
« Notre succès s'explique en grande partie par le travail et le dévouement de notre personnel ».M.Y.
Chez Grameen, Yunus propose à ses 20 000 employés de poursuivre la même quête afin d'aider les plus pauvres tout en réalisant un travail responsable en accord avec les valeurs de la banque. Regroupées en 16 résolutions que les employés doivent toujours garder en tête, ce code d'éthique Grameen engage le salarié moralement dans son travail. Avec ses notions de respect, de discipline, de développement durable et de règles élémentaires de santé publique, ce code a permis à chaque salarié de la banque Grameen d'avoir le même désir d'avenir.
De leur côté, les gouvernements européens (de Berlusconi en passant pas Sarkozy) n'ont cessé ces dernières années de nous convaincre que l'unique solution était dans « La Quête d'Argent ». Le discours assez primaire de M. Sarkozy et son fameux « travaillez plus pour gagner plus » en est une très bonne illustration. Mais on voit que tout ceci ne prend pas, les salariés sont las, cette quête est vide de sens. Il manque une dimension sociale, voire humaine tout simplement, à cette vie égoïste où la réussite personnelle prime sur tout le reste. De nombreux salariés n'ont plus envie de donner leur vie pour faire grimper les stock-options d'un top management stressé et égocentrique ou pour faire jouir les actionnaires. Heureusement, quelques projets comme « Les Entrepreneurs Sociaux » illustre d'autres alternatives possibles à la quête de la croissance à deux chiffres.
La puissance du microcrédit
Yunus débute ses « expériences » sur le campus de Chittagong College à son retour en 1972. Il comprend bien vite que des changements cruciaux n'auront pas lieu au Bangladesh sans l'énergie, l'implication et la motivation de chacun. Ses connaissances en sciences et en économie vont le guider vers une démarche pragmatique faite d'expérimentations, d'observations puis de conclusions. Il s'entoure de ses meilleurs étudiants pour réaliser de multiples expériences humaines afin de tenter d'améliorer la condition de vie de ses concitoyens : générer des emplois avec un esprit d'entreprise humaniste et apporter de l'aide aux plus pauvres par la création de microcrédits destiner à les faire de nouveau Exister en les rendant responsables et confiants.
La banque Grameen et ses réalisations sont le résultat d'observations, d'analyses et de travaux en commun. Yunus a du faire face à de nombreuses réticences et à de nombreux archaïsmes, car les traditions culturelles et religieuses de ce pays sont nombreuses. La clé du succès de son projet réside dans un principe finalement assez simple qu'il résume ainsi : « Toute personne possède un énorme potentiel et elle peut influencer la vie des autres au sein de communautés et de nations au cours de son existence, mais aussi au delà ». Ainsi, il décide de prêter aux femmes de très petites sommes qui leur permettent de se libérer des Païkars, sorte d'intermédiaires auxquels elles empruntent au quotidien une somme d'argent pour acheter la matière première de leurs réalisations (bambou pour les paniers, aliments pour cuisiner, ...). En leur prêtant une petite somme d'argent, elles évitent de dépenser au quotidien l'ensemble de leur gain de la journée et peuvent ainsi commencer à mettre un peu d'argent de côté afin d'améliorer le quotidien de leur famille. Le concept est simple mais très efficace pour éviter de voir des milliers de personnes isolées dans une situation qui ne peut évoluer. Pourquoi prêter principalement aux femmes ? « L'homme possède une toute autre hiérarchie de valeurs que la femme, et les enfants ne constituent pas pour lui une priorité absolue. Lorsqu'un père misérable commence à accroître son revenu, il s'occupe d'abord de lui-même ».
A l'opposé du modèle occidental
Yunus part du constat suivant : « Plus vous possédez, plus il est facile d'obtenir. Si vous n'avez rien, vous n'obtenez rien ». Grameen a donc choisi de prendre le modèle des banques occidentales à contre-pied. Ils s'adressent non pas aux riches, mais il demande à ses employés d'aller à la rencontre des pauvres en leur proposant des solutions simples pour répondre à leur problème. Aucune garantie n'est demandée, il n'y a pas de délais contraignants de remboursement. Il ironise même : « J'ai appris également que les choses ne sont jamais aussi compliquées qu'on l'imagine. On a trop souvent tendance à chercher des solutions complexes à des problèmes simples, ou à masquer son ignorance par des explications compliquées destinées à impressionner la galerie ». Malgré ces allègements de procédures et à la surprise de tous : le taux de remboursement de la banque Grameen dépasse 99 % ! Le secret de cette réussite réside notamment dans la responsabilisation des emprunteurs qui sont fiers qu'on leur ait (re)fait confiance.
Après avoir été nominé en 2005 pour le prix Nobel d'économie et de La
Paix, Muhammad Yunus reçoit en 2006 le Prix Nobel de la Paix conjointement
avec la Banque Grameen pour « leurs efforts pour promouvoir le développement
économique et social à partir de la base ». Yunus termine sa biographie
en expliquant en quoi le modèle Grameen est exportable et quels ont été
les résultats selon les pays. Concernant l'Europe, Yunus ne mâche pas
ses mots : « Il se peut que Grameen représente pour l'Europe un concept
trop étrange, qu'elle remette en cause trop d'idées préconçues et des
façons de faire profondément ancrées dans les mentalités. Dans les pays
développés, la plus grande difficulté est de lutter contre les ravages
du système d'aide sociale ». Cela ne l'a pas empêché de s'exprimer
en Janvier 2009 à Davos aux côtés de Bill Gates et de Franck Riboud, et
Muhammad Yunus a même donné il y a quelques jours un discours à New York
devant une assemblée d'étudiants en management. Il a annoncé l'ouverture
d'une succursale de sa banque aux Etats Unis. Les traders de demain écoutent
désormais les conseils du sage bangladais : la crise financière n'aura
peut être pas finalement eu que des conséquences négatives...

« Vers un monde sans pauvreté », avec Alan Jolis, Ed. J.-C. Lattès - 1997, ISBN 978-2-253-12206-7 . Christian de Boisredon, le cofondateur de Reporters d'Espoirs, est en train de préparer une fiction basée sur la vie de Yunus, dont la sortie mondiale est prévue en 2010.
Louis Thibaudaud
Paris, le 9 Février 2009